René Char et Nicolas de Staël
Je les ai toujours associés dans mes pensées, une association que j'évoquais fréquemment avec mes proches.
Des bribes de poèmes de Char qui me revenaient en tête lorsque j’admirais un tableau de Staël.
"J’habite une douleur", ces mots qui ont jailli dans ma tête lorsque, à la Tate Modern, j’ai vu "en réalité" ma première œuvre de Staël.
"Composition", 1950
Nicolas de Staël
"J'habite une douleur"
René Char
Depuis quelques mois, j’avais le projet de faire un billet qui les rassemblerait, à travers mes émotions, un billet qui associerait des phrases de René Char à des tableaux de Nicolas de Staël.
C’est presque par hasard que j’ai tapé leurs deux noms sur mon moteur de recherche et…
Nicolas de Staël et René Char s'étaient rencontrés, appréciés, et avaient décidé de faire un ouvrage ensemble !
C’était en 1951, et le projet d’un livre commun, "Poèmes", accompagné de bois gravés, était né.
De nombreuses lettres et cartes racontent l'histoire d’amitié entre les deux hommes.
Cette correspondance a été présentée par les éditions des Busclats en 2010, avec un avant-propos de Anne de Staël, la fille ainée du peintre, et des notes rédigées par Marie Claude Char, l'épouse du poète.
Inutile de vous dire que nous avons commandé cet ouvrage dont voici quelques extraits.
Mon cher Nicolas,
J’aperçois d’ici notre livre entre roc et étoiles avec des yeux lucides et purifiés. J’espère que tout
marche normalement chez l’imprimeur. La montagne est froide mais l’alcool rouge de l’automne
flotte jusque dans mes jambes de marcheur rocailleux. C’est beau.
J’adresse ma pensée affectueuse à Françoise. Je te prie de la lui transmettre.
À toi de tout cœur
René Char
Encore 8 jours à Briançon
René,
Attention. N’oublie jamais que je suis lent en tout. N’imprime rien tant que je n’ai pas fini, ou la
justification du tirage peut être à refaire. Dans le vide, sans page de titre, sans épreuves propres, je
ne vois pas clair et ne peux te faire quelque chose de moche.
Pense à cela.
Je ne suis pas Picasso.
Éprouve ta patience.
Nicolas
J’ai tout de même poursuivi mon projet et je présente ici « mes » associations entre des tableaux de Staël et des phrases de Char...
"Nu debout", 1953
"Je pense à la femme que j’aime. Son visage soudain s’est masqué.
Le vide est à son tour malade."
"La route d'Uzès", 1954
"Les routes qui ne disent pas leur pays de destination sont les routes aimées."
"La route", 1954
"Je marchais parmi les bosses d’une terre écurée, les haleines secrètes, les plantes sans mémoire."
Les cyprès, 1953
"Cyprès que le chasseur blesse
Dans l’hallucination du soir clair
Entre la lumière et la mer
Tombent vos chaudes silhouettes."
"La lune", 1953
"Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté."
"Ciel à Honfleur", 1952
"Le réel, quelquefois, désaltère l'espérance.
C'est pourquoi, contre toute attente, l'espérance survit."
"Paysage", 1953
"L’intensité est silencieuse. Son image ne l’est pas."
"Nu couché", 1955
"J’éveille mon amour,
Pour qu’il me dise l’aube,
La défaite de tous."
"Paysage marine", 1955
"Notre désir retirait à la mer sa robe chaude avant de nager sur son cœur."
"Les mouettes", 1955
"Dans la luzerne de ta voix, tournois d’oiseaux chassent soucis de sécheresse."
"Agrigente", 1953
"Remettre à plus tard la part d’imaginaire qui, elle aussi, est susceptible d’action."
"Agrigente", 1953
"Il n'y a que deux conduites avec la vie : ou on la rêve, ou on l'accomplit."
Pour retrouver, ensemble, René Char et Nicolas de Staël...